Le pouvoir nous veut triste

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Plaidoyer pour un fédéralisme à cinq

samedi 7 juin 2008, par Bernard Swartenbroekx, François Schreuer, John Pitseys

Le fédéralisme de confrontation dans lequel nous vivons ruine les avantages que le fédéralisme devait apporter à la Belgique. Un fédéralisme à deux, deux et demi ou même trois acteurs ne permet pas au pouvoir fédéral de jouer son rôle d’arbitre. Le fait qu’un des acteurs est à lui seul majoritaire l’incite à la fois à se présenter comme une collectivité autonome — « nous sommes assez grands pour prendre notre destin en main » — et comme représentant de la volonté générale du pays — « la minorité ne peut bloquer indéfiniment la majorité ». Le découpage institutionnel actuel correspond certes à des clivages linguistiques réels : est-ce une raison pour le renforcer par des institutions qui, toutes, le reproduisent ?

Dans cet ensemble, Bruxelles est devenu le nœud gordien du pays. Que ce soit par la question de son autonomie financière, par la rupture entre les fonctions de services situées au centre et les vaches à lait fiscales évadées en périphérie, par les conflits linguistiques omniprésents dans les communes à facilités ou par la définition de ses limites administratives, Bruxelles paralyse les débats politiques à l’échelle nationale.

Plus largement, le régionalisme en Belgique découpe le territoire en communautés linguistiques et culturelles closes. Le régionalisme flamand se constitue dans l’idée que le bien-être est lié à une culture protégée. Le régionalisme wallon se constitue en opposition au régionalisme flamand. Le régionalisme bruxellois, quant à lui, réactualise la vieille image de Babel, ville-monde et cosmopolite, heureusement détachée des dimensions provinciales de la vie collective. En faisant interpréter tout problème politique sur base culturelle et linguistique, le système actuel construit les communautés autour d’identités fantasmées, et soustrait leurs valeurs à la discussion collective : la Belgique des régions reprend à sa façon bien des mythes sépia de la Belgique de papa. Il empêche de plus de penser sereinement les dimensions sociales et économiques des défis que la Belgique doit relever. Le débat sur la solidarité est en particulier plombé par son identification au clivage linguistique, qui empêche toute discussion sereine sur sa pertinence et ses enjeux.

Sans vouloir tomber dans l’opposition schématique entre les questions institutionnelles et les « vrais problèmes des gens », il convient de constater que notre vie politique passe 90 % de son temps à traiter de problèmes communautaires, quitte à laisser se dégrader la situation européenne, écologique ou sociale. Il s’agit dès lors de favoriser un débat fédéral véritable, qui puisse combiner une gestion décentralisée avec la construction de l’intérêt général du pays.

Une proposition qui tiendrait compte ce qui précède consisterait à refondre la Belgique en cinq entités régionales, articulées autour des cinq métropoles du pays — lesquelles métropoles sont « provincialisées » dans le système actuel —, les Flandres (capitale : Gand ; population : 2,5 millions), le Brabant, intégralement bilingue (capitale : Bruxelles ; population : 2,4 millions), le Hainaut (capitale : Charleroi ; population : 1,3 million), les Ardennes, regroupant les provinces de Namur, Liège et Luxembourg et intégrant un bilinguisme allemand (capitale : Liège ; population : 1,7 million) et le Nord, fusion des provinces d’Anvers et du Limbourg (capitale : Anvers ; population : 2,4 millions). Le Sénat deviendra le lieu de rencontre privilégié de ces cinq régions. Les provinces, devenues obsolètes, disparaîtront tandis que les communautés, cessant de coïncider approximativement avec les régions existantes, joueront enfin leur rôle de lien culturel entre les différentes régions du pays.

La proposition n’est pas neuve. Le bourgmestre socialiste de Malines Antoon Spinoy l’avait déjà formulée il y a un demi-siècle. Sans présager ici des compétences qui seraient attribuées aux cinq régions, elle semble particulièrement adaptée à la Belgique d’aujourd’hui.

Le fédéralisme à cinq prend au sérieux le principe du fédéralisme, selon lequel le niveau local est a priori plus apte que l’Etat central à gérer les problèmes qui le concernent : le système actuel néglige paradoxalement les spécificités locales de la gestion publique en les faisant remonter à leur dimension communautaire.

Par ailleurs, il permet de poser les problèmes politiques sous leur grille adéquate. Les problèmes économiques sont traités comme tels. Les problèmes linguistiques, réels, sont aussi traités comme tels — plutôt qu’en amorçant par exemple la pompe éternelle de l’égoïsme économique flamand.

Dans la foulée, le nouveau système facilite la délibération entre les différentes composantes du pays. La variété des alliances et des intérêts permet à chaque région de trouver un partenaire potentiel, et de s’inscrire ainsi dans une démarche de coopération fédérale. Elle permet une analyse plus fine des intérêts et la formulation d’alternatives créatives. Des alliances utiles mais aujourd’hui impossibles verront en outre le jour et viendront rééquilibrer des déterminants linguistiques actuellement écrasants. Liège trouvera à s’entendre avec Anvers autour du canal Albert ; le Brabant et le Nord autour de la pérennité de l’axe de communication commerciale les reliant ; et chacune des régions avec d’autres, en fonction des enjeux environnementaux, économiques, sociaux et culturels qui les rapprochent.

Enfin, la nouvelle configuration fédérale fera cesser les accrochages linguistiques en périphérie bruxelloise puisque celle-ci sera devenue intégralement bilingue [1]. La nouvelle région brabançonne sera presque paritaire sur le plan linguistique et garantira donc une représentation forte et légitime des Flamands à Bruxelles. Elle incitera à l’apprentissage du flamand à Bruxelles et dans l’ancien Brabant wallon. Les conflits entourant chroniquement les vols de nuit autour de l’aéroport de Zaventem disparaîtront en bonne partie puisqu’ils seront gérés par la région du Brabant.

L’hypothétique caractère « exemplaire » pour l’Europe d’une Belgique multiculturelle ne suffira pas à assurer sa survie. La construction d’une démocratie multilinguistique est un projet exigeant, décourageant, combattu avec vigueur par les courants nationalistes. Mais c’est un projet profondément moderne et démocratique : permettre à la population de se choisir un destin en indépendance relative par rapport aux poids culturels et institutionnels des traditions. La Belgique n’est pas ce pays du vide complaisamment décrit par les chantres de la belgitude. Mais elle peut devenir celui d’un récit collectif construit et douté ensemble.

On remet les compteurs à zéro ?


[1Concernant l’inévitable tir de barrage que tout ceci essuiera du côté du mouvement flamand, on lira par exemple Geert Van Istendael, « Flamingants, faites le compte de vos pertes ! », in POLITIQUE n°51, octobre 2007, qui montre l’impasse radicale dans laquelle est aujourd’hui empêtré le projet flamand.

Messages

  • j’aime la qualité & la fraicheur de cette proposition que je vais envoyer à des amis flamands et francophones de bonne volonté. Y at-il un mouvement de soutien à votre proposition ? j’aimerais qu’y soit associé une obligation que les partis politiques soient les memes dans les 5 régions, qu’on ne puisse pas avoir une tendance qui s’affirme dans une sans avoir au moins 5 % dans chacune des régions, cela obligerait le personnel politique à associer le plan national aux vues locales. à permettre une lutte d’envergure plutot que des luttes picrocholines. un peu du style démocrates républicains, travaillistes conservateurs, droite gauche...

  • A force de ne plus traiter les problèmes que sous l’angle "communautaire, la politique en Belgique est dans l’impasse. Voici une idée pour en sortir "par le haut" : la réorganisation du pays en cinq régions.

    Désolé, mais je ne comprends pas comment une proposition pareille peut sortir le pays de l’impasse du communautaire. Elle nous embourbe sur tous les fronts, à mes yeux, car elle ne tient en rien compte de l’histoire et des affinités actuelles. Quitte à imposer des regroupements arbitraires, je suis plus favorable au rattachement de la Wallonie au Québec et à la Suisse romande qu’à cette proposition pas assez farfelue pour emballer qui que ce soit, à part des constitutionnalistes un peu déprimés.

    On n’attire pas les mouches avec du vinaigre, même distribué dans 5 nouvelles bouteilles ;-)

    • Désolé, mais je ne comprends pas comment une proposition pareille peut sortir le pays de l’impasse du communautaire.

      Le « communautaire » se focalise — s’exacerbe à tout le moins — autour de quelques points de friction (communes à facilité, BHV, vols de nuit,...) qu’on éradique avec cette proposition. Bien sur, ça n’apporte pas des solutions sur tout. Mais ça limite déjà très sérieusement le nombre de détonateurs dans notre paysage politique...

      elle ne tient en rien compte de l’histoire et des affinités actuelles

      Précisément : nous pensons que découper le territoire selon une logique culturelle est une mauvaise idée. Parce que la logique identitaire est dangereuse. Parce que, aussi, c’est le moyen le plus sur pour discriminer les minorités culturelles, présentes ou futures, sur ce territoire.

      Quitte à imposer des regroupements arbitraires, je suis plus favorable au rattachement de la Wallonie au Québec et à la Suisse romande

      Oui, sans nul doute ceci est vraiment farfelu. Mais quelle est la vision de la chose politique que tu véhicules en faisant cette proposition ? A mon avis : l’idée que la démocratie ne peut être que monolingue.

      C’est précisément ce dont nous prenons le contre-pied, pour deux raisons :
      — D’une part, dès lors que la démocratie doit se construire à un échelon supra-national pour avoir du poids par rapport au pouvoir économique, nous devons construire une démocratie multilingue.
      — D’autre part, les sociétés deviennent elles-mêmes multiculturelles, de sorte que la question de la langue se pose maintenant (et vas se poser de plus en plus) au niveau micro : le territoire coïncidera de moins en moins avec une identité culturelle et linguistique déterminée. Et tant mieux.

      François

    • Une simple question... Existerait-il quelque part dans le monde un seul pays (au sens d’Etat unitaire)non confédéral ou fédéral (au sens association d’Etats) où deux cultures, deux peuples cohabitent harmonieusement sur un même territoire ? Votre proposition montre que vous n’avez pas intégré le fait que deux nations se partagent le même territoire, la nation flamande et la nation belge. Et c’est incompatible.

    • Vous vous inscrivez dans une vision nationaliste dont nous nous démarquons. Je pense que le terme de nation est tout simplement dépourvu de référent extralinguistique. Les nations n’existent pas. Nous vivons dans des sociétés multiculturelles où les identités sont complexes et multiples. Le cadre institutionnel doit permettre la multiplicité et la complexité de ces appartenances, pas les réduire à cette vision univoque et castratrice que vous proposez implicitement en parlant de « nations ». Bien sûr, l’héritage institutionnel dans lequel nous vivons a été modelé au XIXe siècle à l’époque du nationalisme triomphant — désormais révolu, fort heureusement. C’est pour cela que l’expérience belge (ou à un autre niveau l’expérience européenne) est tellement importante : elle est la possibilité d’autre chose. Dernière chose : l’idée de nation suppose une homogénéité interne qui est désormais une chimère. L’hybridation et le métissage sont le destin de l’humanité — du moins le destin qu’on peut lui souhaiter si les courants nationalistes ne font pas retomber sur nos têtes leur chape de plomb crypto-eugéniste. François Schreuer

      Voir en ligne : Des Bulles

    • D’où vient cette obsession, chez des gens qui se prétendent de gauche, que réfléchir à l’idée de nation ou d’identité serait l’apanage exclusif de l’extrême-droite ? A lire, l’article de Denis Collin publié dans "Le Sarkophage" numéro 4.

      Voir en ligne : http://www.la-sociale.net/article.p...

    • Très simplement : la nation, c’est le nationalisme. Le nationalisme c’est la guerre. La guerre, c’est le comble de l’exploitation et de l’injustice. Plus prosaïquement, la nation, c’est une manière de dicter aux individus ce que doit être la construction de leur identité. Le nationalisme de gauche est un contre-sens, une hérésie dans les termes, une passion française rance. Quant aux identités, je le répète, c’est précisément pour libérer leur construction qu’il faut se dégager du cadre de pensée nationaliste.

    • Alors, évidemment, vu comme ça... Il y a deux vision du nationlisme que évidemment n’existent pas non plus... Celles de Renan (l’amour des siens) et la germanique (la haine des autres). Mais, ouf, maintenant je suis rassuré. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Attention toutefos à la confusion entre le rêve : la "multiculturalité" et la réalité : le "multicommunautaire"...

    • On pourrait dire également : "la démocratie n’existe pas". On peut ne pas aimer les nations, ou du moins leur concept, on peut ne pas aimer la démocratie. Les nations n’ont-elles pas été le champ le plus fertile à l’épanouissement de la démocratie ? Est-ce dans ces zones improbables (ex : la Somalie) qu’elle se construit ? La sécurité sociale fait partie de l’arsenal démocratique, en procurant la dignité de vie (ou un minimum de)dans un territoire-nation. Le capitalisme est ravi de voir des états-nations se déliter, ses interlocuteurs s’affaiblissent. les multinationales s’insinuent dans ces failles ; allons nous être des Cocacoliens, des Philipmorriciens, des Nestlétois ou autres Toyotistes ? Non merci. Jean-Pierre Gouverneur

  • C’est avec une réelle délectation, je dois bien l’avouer, que j’ai pris connaissance, dans Le Soir de ce samedi 7 juin, de la proposition des trois auteurs susmentionnés suggérant de dépasser la lecture institutionnelle binaire trop souvent à l’œuvre en Belgique (avec son cortège de replis identitaires et de blocages plus ou moins durables) pour explorer la piste d’un fédéralisme entre cinq régions équilibrées et riches de leurs différences.

    Si leur suggestion a trouvé une telle résonnance chez moi, ce n’est pas uniquement en raison de ma formation de juriste et de consultant, habitué à rechercher des montages à la fois imaginatifs et pragmatiques en réponse aux enjeux de société, fussent-ils réputés insolubles ; plus fondamentalement, mon intérêt doit beaucoup au fait que j’ai vécu les 30 premières années de mon existence en Suisse, avant de venir m’installer en Belgique, il y a de cela huit ans.

    Cette double attache justifie que j’aie souvent été invité, lors de discussions entre la poire et le fromage, à donner mon avis sur la divergence radicale entre les fédéralismes belge, d’une part, et suisse, de l’autre. Comment se fait-il - me demandait-on alors – qu’un régime a priori identique débouche dans mon pays natal sur une concorde rarement démentie, alors qu’il constitue, dans mon pays d’adoption, la toile de fond de déchirements aussi pathétiques que permanents ?

    Plusieurs différences objectives entre les deux pays auraient pu nourrir ma réponse en ces occasions. Il est ainsi notoire que la durée de vie de ces deux démocraties (plus de 700 ans s’agissant de la Suisse ; moins de deux siècles dans le cas de la Belgique) ne permettent pas la même maturité. Par ailleurs, on sait que le fédéralisme suisse reste marqué, aujourd’hui encore, par une dynamique de renforcement de l’Etat central ; alors que les débats politiques belges sont périodiquement jalonnés de velléités régionalistes.

    Ce n’est toutefois pas dans ces particularismes, mais bien plutôt dans l’enjeu du nombre des parties au contrat que j’ai, comme nos trois auteurs aujourd’hui, toujours été tenté de trouver l’explication.

    Attention, qu’on ne se comprenne pas mal : il n’est à aucun moment question de donner à penser que la Suisse vaudrait exemple, alors que la Belgique, de son côté, aurait tout faux ! De fait, s’il est entendu que le face-à-face belge est à l’origine de nombreux phénomènes de paralysie, il est tout aussi évident que le morcellement suisse en 23 cantons et 6 demi-cantons constitue, à l’heure européenne, un autre excès ; l’horlogerie fine à ses limites, que le quotidien scolaire, fiscal, électoral ou judiciaire des Confédérés ne manque pas de rappeler !

    Dans ce contexte, il m’est toujours apparu que la solution, pour les deux pays semblablement, pourrait tenir dans le fait de glisser vers le nombre d’une demi-douzaine d’entités, au prix de fusions de cantons dans le cas de la Suisse, et - au contraire - d’un fractionnement plus serré du territoire dans le cas de la Belgique. Avec l’effet de permettre, dans les deux cas, un fédéralisme à la fois moderne et pleinement effectif, autorisant ce jeu d’alliances variables selon les conjonctures et les objets qui en est le secret.

    Jusqu’à ce samedi, seule la Suisse m’avait fourni l’espoir d’une telle évolution. On sait ainsi que les cantons de Vaud et de Genève ont envisagé très sérieusement de fusionner, les habitants des deux entités ayant même été appelés aux urnes sur le sujet par suite du dépôt d’une initiative populaire dans ce sens, finalement rejetée en juin 2002. Par ailleurs, sous la poussée du Nouveau Mouvement Européen Suisse (NOMES) et spécialement de son président, François CHERIX, une hypothèse de travail est régulièrement invoquée, qui postule une « Suisse des régions » faite de 7 territoires.

    Avec le texte hautement rafraîchissant de nos trois jeunes auteurs, la Belgique fait la preuve de ce qu’elle aussi est capable d’envisager cet objectif. Partie plus tard et plus timidement dans la réflexion, elle aurait pourtant plus à gagner encore que la Suisse, probablement, à réinventer ainsi son fédéralisme. Sans doute faut-il même, ici, parler d’urgence, tant cette approche, davantage multiple, apporterait de bénéfices sur de nombreuses questions aujourd’hui au point mort, parmi lesquelles celle du statut de Bruxelles et de sa périphérie n’est pas la moindre.

  • Je suis presque admiratif de votre engagement à encore proposer des solutions pour ’ce pays’... Peut-on en conclure que vous y croyez encore ? Ou est-ce l’impossibilité d’accepter le fatalisme ambiant, la renonciation quasi généralisée(?) qui vous amène sur ce terrain ? ou alors, ce texte traînait dans vos tiroirs depuis 3 ans ? Dites-nous... Note : en écrivant ce pays, je me rappelle la première fois ou j’ai entendu cette expression de la bouche, me semble-t’il, de Mark Eyskens, il y a 15-20 ans. Cela m’avait fait tiquer. Il y avait dans l’usage du démonstratif à la place du possessif une distance vis à vis de l’objet qui me paraissait incongrue ; après tout, il s’agissait de la Belgique, notre pays... Depuis lors, le mot Belgie/Belg est devenu de plus en plus rare en Flandres, et je suppose que le démonstratif de proximité (ce ..- ci) est devenu un démonstratif d’éloignement (ce ..-là) ...

    • Je pense que le « fatalisme » ambiant — qui alimente abondamment les spéculations sur une partition de la Belgique — se nourrit d’une idée fausse implicitement admise par beaucoup de monde (et très peu verbalisée) selon laquelle les choses seraient faciles si on scindait le pays. A entendre par exemple le plaidoyer des rattachistes (qui ne manquent pas de verve assurément — qui, je l’avoue, exerce une certaine séduction sur moi), on sortirait d’une bonne partie de nos problèmes en optant pour leur proposition. De même, les séparatistes flamands sont peu ou prou persuadés que tout serait simple dans une Flandre indépendante, etc. Ce sont là d’authentiques chimères. La Flandre comptera toujours sur son territoire des minorités linguistiques avec lesquelles elle devra composer et qui ruineront, en toute hypothèse, son projet d’homogénéité culturelle. Le rattachement de la Wallonie à la France serait d’un cout exorbitant eu égard à la culture politique jacobine sur laquelle s’est construite ce pays. Même les Bruxellois — que la perspective d’un "Brussels DC" peut peut-être séduire — se retrouveraient dans une situation très déplaisante. Bref, la lucidité affectée de certains est en fait un aveuglement et à trop prétendre vouloir regarder les choses avec détachement, certains se détachent à mon avis... de la réalité. À cet égard, il me semble important de prendre en compte que, dans toute situation sociale, les prophéties ont, marginalement, un caractère auto-réalisateur. Autrement dit, la principale force qui pourrait entraîner la partition de la Belgique, c’est tout simplement le fait que beaucoup de gens répètent que c’est ce qui va arriver. Je n’ai pas de jugement de valeur à porter là-dessus (la Belgique n’est pas pour moi un "bien en soi") ; je constate simplement qu’une bonne partie de ces prophètes amateurs se lamentent, en même temps qu’ils l’annoncent, de ce sort funeste qu’ils réservent à la Belgique. Ce qui est pour le moins contradictoire. À l’inverse, proposer un projet fédérateur (une porte de sortie "vers le haut", disons), pragmatique (réorganiser le pays selon une logique de cohérence territoriale et non selon une logique identitaire), en tenant compte des réalités complexes que nous vivons (et notamment les conflits linguistiques) et cohérence avec une philosophie politique progressiste (la démocratie sera multilinguistique ou ne sera pas) peut créer, dans l’hypothèse où beaucoup de gens se retrouveraient dans cette proposition, un mouvement centripète qui pourrait faire du bien. Quant à la proposition de fédéralisme à cinq, pour répondre à votre question, j’avoue que je l’ai sous le coude depuis quelques temps, mais le texte n’a été écrit que ces dernières semaines ; la demande de contribution du Soir constituant un heureux motif de formaliser sur papier.

      Voir en ligne : Des Bulles

    • "je constate simplement qu’une bonne partie de ces prophètes amateurs se lamentent, en même temps qu’ils l’annoncent, de ce sort funeste qu’ils réservent à la Belgique." Pas tous, heureusement. Par ailleurs, je crains que votre vision de la France jacobine ne date pas un peu. Puis-je vous suggérer de vous informer ? Les lois de décentralisation sont passées par là. Sans céder aux sirènes rattachistes (le discours de Gendebien ressemble trop à celui de la liste LDD), la proposition défendue par Daniel Ducarme d’association de type polynésien (statut régional français donnant une énorme liberté à un point tel que ce sont des... indépendantistes qui gouvernent) serait intéressant pour la Wallonie et pourquoi pas pour Bruxelles. Ce ne serait en tous cas pas pire actuellement. Enfin, difficile d’arrêter un mouvement centripède quand on sait que plus de 50 % des Flamands sont dans une logique d’indépendance. Vous connaissez la "Loi d’inertie" ? Une fois que c’est parti...

  • ne faudrait-il pas aller plus loin et proposer un mécanisme pour arriver à mettre en place cette solution (ou une autre) ? En fait, ne faut-il pas pousser à la convocation d’une forme d’ Etats-Généraux ?

  • Cette proposition me plait assez, je pense que ça peut représenter une bonne solution pour débloquer la situation actuelle. Maintenant, reste le plus dur : l’appliquer. J’ai l’impression que la classe politique est tellement frileuse pour le moment qu’elle préfèrera ne rien faire et laisser pourrir la situation plutôt que d’essayer de réellement faire évoluer les choses. Sinon, avez-vous eu des réactions d’officiels wallons ou flamands ? Comment est accueilli votre projet au nord du pays ?

  • C’est un projet interressant, mais donc grossièrement voir si j’ai bien compris : Ce serait un 2/2 "Flandre/Wallonie" et une zone franche bilingue qui serait le Brabant devenant ainsi en quelque sorte la capitale européenne. Maintenant, je ne vois pas bien au niveau parlementaire ce système serait constitué : *d’un niveau fédéral (fort) *d’un niveau communautaire (mission culturelle) *d’un niveau régional Mais au niveau des compétences, réattribuerait on des compétences au fédéral ? Si on veux que le fédéral ait un réel poid. Qu’adviendrait-il des mécanismes tels que la sonette d’arlame ou de la parité au conseil des ministres. Serait-il laissé tels quel ou repensé fonction des nouveaux rapports de force ? Un aspect intéressant dans cet article, c’est la question de l’identité : je me demande si après un construit de 10 ans de Vlanderen a toutes les sauces on pourrait "revenir" a des identités plus régionales.

  • Le fait est que la proposition doit encore être considérablement affinée. Il s’agit entre autres de se pencher sur les compétences attribuées aux cinq régions décrites, à la manière de les faire dialoguer au sein d’un même ensemble fédéral, aux types d’accords de coopération qu’il y aurait moyen de mettre en place, etc. Par ailleurs, le statut du Brabant et de Bruxelles est loin d’être tout à fait réglé par sa réunification administrative et régionale. Enfin, notre proposition ne prétend pas régler le conflit communautaire d’un coup de baguette magique. A titre personnel, je crois qu’il faut l’insérer dans une réflexion institutionnelle globale incluant une réflexion approfondie sur le statu urbain de Bruxelles, la gouvernance locale, la réforme des modes de scrutin ou la mise en place d’une circonscription électorale fédérale. Je pense toutefois qu’il existe une marge créative autour des idées que nous avons voulu décrire. Le pire serait de les ranger au rayon commode des propositions "rafraichissantes mais utopistes". Dans la foulée de François, nous n’attendons donc vos remarques et vos propositions : un groupe facebook vient d’être créé" à cet effet...

  • Et assez irréaliste. Certes, c’est une belle construction intellectuelle. Mais vous oubliez un détail... Nous ne sommes plus sous l’ancien régime où on décidait des partages ou des réorganisations de territoires sans demander l’avis des "sujets". La seule proposition de "Brabant unitaire bilingue" montre toutes les limites de cet exercice. Les Brabançons flamands y sont - et c’est de notoriété publique - opposés pour des raisons "d’olievlag francophone". Tout le débat autour des communes de la périphérie bruxelloise le démontre. Par ailleurs, le Brabant wallon ne s’est jamais aussi bien porté que depuis la scission de la province. Cet arrondissement ayant toujours été le parent pauvre de l’ancien Brabant. Méconnaitre l’Histoire, c’est être condamné à recommencer les mêmes erreurs. Un autre inconvénient repose dans l’obligation de bilinguisme des services publics dans cette nouvelle entité. Demain, si on suit votre proposition, la plupart des emplois seront ainsi attribués en Brabant wallon à des... Flamands, seuls à pouvoir(c’est génétique)se voir reconnaitre la qualité de bilingue. Et si on laissait le Peuple décider de son destin après avoir été dument informé des différentes options qui s’offrent à lui ? C’est là tout l’objet de l’appel à la réunion des Etats-généraux de la Wallonie.

    Voir en ligne : Le blogue-notes de Claude Thayse

    • Vous invoquez le peuple ? Mais personne n’en a le monopole, chez Monsieur. En quoi notre proposition relèverait-elle, plus que la vôtre, de « l’ancien régime où on décidait des partages ou des réorganisations de territoires sans demander l’avis des "sujets" ». Je crains que vous ne vous laissiez là entraîner par votre éloquence.... Nous ne faisons qu’apporter au débat démocratique une proposition dont nous pensons qu’elle peut aider à « sortir par le haut » de la présente situation. Pour le reste, vous extrapolez. Les Brabançons flamands, pas plus que quiconque, ne sont bornés au point qu’on puisse, de l’opinion qui s’exprime majoritairement parmi eux aujourd’hui, déduire celle qui sera demain majoritaire. Bien sûr, ils s’opposent à la francisation des communes à facilités. Mais s’opposeraient-ils à un new deal redéfinissant globalement et de façon équilibrée le cadre institutionnel du pays ? Qui vivra verra...

  • Votre projet, avec pour seule ambition réelle de tricoter une nouvelle Belgique, me semble procéder de la même logique, et de la même arrogance que, jadis, le découpage de l’Afrique par les puissances coloniales. C’est faire peu de cas de toute perspective historique, et de toutes les luttes du passé ; et c’est, en fin de compte, la négation des identités wallonnes et flamandes.

    • Vous pouvez ne pas être d’accord, bien sûr. Mais là, vous faites preuve de malhonnêteté intellectuelle — ou alors vous nous avez très mal lu. Notre objectif n’est en rien de « tricoter une nouvelle Belgique ». Cette question est hors de propos. Que faisons-nous ? 1. Nous posons un constat : la Belgique est trop intriquée que pour être coupée en deux de façon simple. Et sa partition serait extrêmement coûteuse pour toutes les parties. 2. Nous remarquons en outre que beaucoup de Belges ne se reconnaissent pas dans les clivages que le débat politique a imposé. Que les identités sont complexes et que beaucoup d’entre nous se sentiraient enfermés si on érigeait de nouvelles frontières. 3. Nous formulons le souhait qu’une démocratie multilinguistique soit possible — parce que cela nous semble être un impératif au maintien de la démocratie face au capitalisme mondialisé. Nous pensons que la Belgique est une expérience intéressante d’une telle démocratie, qui doit être poursuivie. 4. Nous mettons sur la table, en tant que citoyens de ce pays concernés par notre avenir commun, une proposition susceptible de répondre aux points précédents de manière constructive. Assimiler ça au découpage colonial de l’Afrique est parfaitement inepte autant qu’insultant. D’autant plus qu’il y a une chose que vous semblez oublier (et que beaucoup de monde oublier) : contrairement aux courants nationalistes (et aux puissances européennes qui ont découpé l’Afrique) nous ne prétendons ériger aucune frontière d’Etat.

  • In abstracto, ou hors contexte si vous préférez, votre proposition de fédéralisme à cinq est assurément séduisante en ce que, d’une part, elle institue dans le fédéralisme belge une multipolarité qui est peut-être une condition nécessaire de son succès et en ce que, d’autre part,elle libère les entités fédérées de leur charge émotionnelle, nationaliste. Mais c’est probablement là aussi que la proposiion devient (malheureusement) irréaliste. La remarque de "Ben", ci-dessus, est formulée de manière inutilement et injustement agressive. Elle n’en comporte pas moins une part de vérité à mes yeux. Non dans sa référence à l’Afrique post-coloniale ou dans le mauvais procès qu’elle vous fait quant à votre prétendue arrogance, mais simplement parce que votre proposition me semble reposer sur une logique simplement décentralisatrice, de réorganisation d’une entité étatique subsistant comme un objet de désir pour les différentes composantes de la société politique. Nous n’en sommes plus là. Le processus des réformes institutionnelles ne consiste plus que très partiellement, en Belgique, à "réorganiser" un Etat anciennement unitaire, comme le ferait une régionalisation "à la française", "à l’italienne", voire même "à l’espagnole". Il oppose les élites issues de deux populations qui ont perdu leurs derniers repères partagés, leur imaginaire collectif et jusqu’au lieu de leur dispute. Cette Flandre qui existe désormais et qui ambitionne de prendre en mains les derniers leviers qui lui manquent pour acquérir la maîtrise complète de son propre devenir sans plus voir de valeur ajoutée décisive à la Belgique, pourquoi voudriez-vous qu’elle se saborde et se scinde en trois, à seule fin de préserver un vieil Etat qui ne l’intéresse plus qu’en ce qui peut encore marginalement la servir ? Et cette Wallonie qui souffre de ne pas exister, serait-ce lui rendre service que la renvoyer à ses démons particularistes ? Votre proposition, si intéressante et rationnelle soit-elle, envisagée depuis une "salle des cartes", ne résiste me semble-t-il pas à l’examen de la réalité politique contemporaine. Elle est, sans fausse honte, une actualisation de la théorie ancienne du fédéralisme provincial, également défendue au début des années 60 par baron van Zeeland, dans une série d’articles publiés par La Libre Belgique. A ce moment, elle aurait peut-être pu réussir ; elle aurait même hypothétiquement pu résister à la revendication flamande d’autonomie culturelle. Elle ne tient me semble-t-il plus en face de la cristallisation et de la polarisation des clivages : une Flandre de droite, de tradition catholique, relativement prospère et recentrée sur elle-même ; une Wallonie de gauche, laïque, profondément en crise et en perpétuelle quête d’elle-même. Il y a aujourd’hui deux opinions, deux sociétés en Belgique. Je ne crois pas qu’une cohabitation entre elles puisse encore être organisée au niveau politique sans que cette réalité soit pleinement assumée. Je vous concède bien volontiers qu’au niveau individuel, les identités sont infiniment moins rigides qu’elles ne le sont au niveau politique. Ce qui contribue sans doute à expliquer le caractère pacifique du processus actuel. Mais où sont les forces sociales susceptibles de porter et de mener à bien, aujourd’hui, un projet de fédéralisme fondé sur d’autres réalités que la Flandre et la Wallonie ?

  • This is just a Francophone illusion as any other. Because, NOBODY in Flanders is interested in your ’federalisme a cing’. So, it has the support of none of the political parties in Flanders. But, if you need this fantasy to be happy, then dream on. :)

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